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25 octobre 2014 6 25 /10 /octobre /2014 15:06

En 1982, Jacques Chazelle, ambassadeur de France au Portugal, me demandait de venir à Lisbonne pour l'aider à construire et à faire revivre le nouveau siège de l'institut français, qui subsistait alors dans un demi-couloir du Lycée Charles Lepierre. Nous avons travaillé ensemble pendant deux ans, pour "inventer" un projet adapté au contexte: le Portugal récemment libéré de 46 ans de dictature, bientôt membre de l'Union européenne, entretenant des relations culturelles, sociales et économiques très étroites avec la France, en particulier à cause de l'importance d'une émigration historique considérable de réfugiés politiques, de réfractaires aux guerres coloniales et de victimes du faible développement des régions de l'intérieur. Cette émigration concernait à l'époque environ 15% de la population portugaise, dont beaucoup étaient rentrés ou allaient rentrer "na sua terra". Le phénomène du va et vient (cá e lá) était et est encore une caractéristique majeure des relations entre France et Portugal.

Nous avons organisé des rencontres avec les principaux acteurs de la vie culturelle du pays, exploré les zones de plus forte émigration, comblé certaines lacunes des relations entre les deux pays (un poste d'assistante sociale, un poste de chargée de mission scientifique, au sein de l'institut), organisé des débats avec les animateurs et les enseignants portugais dans les communautés émigrées en France, créé des cours de portugais-langue étrangère à côté des cours de français, etc. En même temps, deux expériences furent tentées pour constituer auprès de deux groupes de jeunes retournés au Portugal après avoir vécu en France plus de quinze ans, des petits lots de publications et de disques choisis dans les doubles de la médiathèque de l'Institut. Nous avons vu que tout cela correspondait à des besoins réels et qu'il était essentiel de faire de l'Institut un objet unique, sans équivalent parmi les autres centres culturels français.

Pour cela, nous avons voulu que l'institut soit appelé l'Institut Franco-Portugais et que son développement soit accompagné et guidé par un organe consultatif composé de personnalités portugaises représentatives des principaux secteurs d'activités de l'institut. De même, symboliquement, nous avons demandé au grand artiste Manuel Cargaleiro de créer l'habillage des deux façades du nouveau bâtiment de l'Institut, en azulejos.

Malheureusement, à Paris, l'administration des Affaires Etrangères ne voulut rien entendre, car elle ne s'intéressait qu'à la propagande culturelle (artistique) française auprès des élites de Lisbonne. Je donnai ma démission devant le rejet de notre travail. Le nouveau bâtiment fut inauguré en 1984 (tiens ! il y a juste trente ans). Depuis, l'Institut perdit ses postes social et scientifique, fut utilisé pour héberger l'Alliance française et le service culturel de l'ambassade, loua certains locaux à l'ambassade de Roumanie et mena une programmation artistique identique à celle de tous les centres culturels français dans le monde.

Et maintenant, j'apprends par une amie portugaise qui m'envoie un article du journal Público du 23 octobre, que le bâtiment de l'Institut va être vendu et ses activités transférées dans les locaux de l'ambassade.

Je préfère cette solution, qui a le mérite de la franchise: l'action culturelle française à Lisbonne sera l'expression de l'ambassade et reflètera bien les intentions du ministère. C'est plus clair et le Público laisse entendre que la nouvelle action culturelle française se fera "hors les murs" et utilisera les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, ce dont je ne peux que me réjouir, car l'intérieur du pays, où se trouvent des centaines de milliers de francophones, a toujours été défavorisé par l'incapacité de l'Institut d'aller sur le terrain pour rencontrer les gens qui en avaient réellement besoin.

Bonne chance donc au nouvel Institut et toutes mes amitiés à son personnel, notamment à ceux de ses membres que j'ai connus et qui y travaillent encore.

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Published by hugues-interactions - dans Actualité
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Elyane Borowski 01/12/2014 00:38

Autopsie d’une mort annoncée

Cette fin médiocre, conclusion d’une suite de décisions politiques lamentables, n’a rien de surprenant. À l’origine de la destruction programmée de l’Institut Franco-Portugais, il y a tout de même une collusion malhonnête, à l’échelle de TOUS les Instituts Français à travers le monde, entre le pouvoir politique (incarné par Mitterrand à l’époque) et une institution privée (l’Alliance française), qui reçoit en cadeau les activités les plus lucratives de l’Institut : les cours de français, ce qui, aujourd’hui, déclencherait probablement ce qu’on appelle « une affaire », tant le conflit d’intérêt crève les yeux!...

Ces cours, à l’époque effectivement dispensés « dans un demi couloir du lycée français Charles Lepierre » (sic) que nous avons bien connu, vous et moi, étaient alors à leur âge d’or et, grâce au rayonnement de la langue et de la culture françaises (oui…) attiraient un grand nombre d’étudiants portugais de tous les milieux. Comme quoi les paillettes et le strass ne sont pas indispensables pour faire aimer une langue et sa culture… Cela dit, il était bien sûr tout à fait légitime que l’Institut Français ait ses propres locaux et- si les cours n’avaient pas été « donnés » à une institution privée (donc « volés » à l’État français et à ses citoyens)- l’Institut Franco-Portugais aurait certainement encore eu de beaux jours devant lui. Quant à la culture, pour moi elle n’est pas divisible : cette dichotomie permanente entre culture soi-disant destinée à l’élite et culture populaire n’a pas lieu d’être, selon moi. Enfant d’immigrés très modestes, je bénis l’époque qui m’a donné cette culture sans réserve, ce qui me permet aujourd’hui d’enseigner à l’université. Et je ne comprends pas bien pourquoi je refuserais, à mon tour, de la donner aux plus modestes qui y ont aussi droit. Par contre, votre idée de prendre en compte dans les activités de l’Institut ce bassin important de bi-nationaux Portugais-Français était très innovatrice, cadrait bien avec sa mission et il est bien regrettable qu’elle n’ait pas eu de suite.

La débilité des politiques culturelles françaises a sans doute trouvé dans cette succession de gâchis lamentables un cas exemplaire dont il faudra un jour écrire la saga. Je ne m’en réjouis pas, j’en suis vraiment triste, au contraire.

Borowski Elyane 30/11/2014 11:15

Bonjour, cher "Monsieur de Varine" (comme je vous appelais, il y a...30 ans justement!),

Immense tristesse face à ce gâchis annoncé. J'ai vu détruire ce qui faisait la raison d'être de cette institution et son prestige. Sans les cours, ce n'était plus qu'une coquille vide. Vous vous souvenez de nos luttes mémorables ? Nous avons vraiment perdu sur toute la ligne.
Amitiés et saudades,
Elyane