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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 10:29

Nous vivons une époque étrange. Après des siècles de colonisation culturelle qui a transféré des milliers ou des millions d'objets des pays et des sociétés d'origine à des collections privées ou publiques des pays riches - et colonisateurs -, le dernier demi-siècle a vu, à travers notamment l'Unesco, apparaître des revendications politiques en vue du retour de ces "biens culturels" dans les musées qui se sont créés dans les pays autrefois dits "sous-développés". Et, toujours pour des raisons politiques, quelques retours (très rares encore) ont été constatés, comme, en ce qui concerne la seule France, les manuscrits coréens, les têtes maories, des peintures égyptiennes ou des ivoires afghans. Et c'est tant mieux.

Mais pendant tout ce temps, une intense activité de fouilles clandestines, de vols dans des temples ou des monastères, ou plus simplement chez les particuliers, a créé un flux croissant de bien illégaux vers les collectionneurs privés des pays riches, des pays dont le nombre ne cesse de croître, du moins si l'on prend en compte les convoitises de leurs oligarchies et les dépenses de leurs touristes.

Plus récemment, les guerres civiles, en particulier au Proche-Orient, ont provoqué, à la face du monde, des destructions, de dimensions presque industrielles, de sites anciens et de musées dont d'innombrables fragments sont en train de circuler en direction des salles des ventes, des collectionneurs et finalement, un jour ou l'autre, des musées.

Car les recommandations et autres conventions internationales adoptées par l'Unesco ne changeront rien à la boulimie des collectionneurs privés et publics, ni aux besoins vitaux des paysans pauvres et des mouvements de guérilla. Cela d'autant plus que les législations nationales favorisent l'accroissement des collections des musées et la bonne santé des marchés de l'art nationaux.

C'est une explosion totalement incontrôlée, à la fois de l'offre et de la demande, dont les motivations sont totalement différentes mais qui portent sur une ressource (apparemment) inépuisable.

L'histoire récente a montré que l'existence de musées modernes dans des pays politiquement instables ne garantit pas la sécurité du patrimoine de ces pays, ce qui renforce la prétention des savants et des muséologues des pays qui se croient stables de faire de leurs institutions des réserves sûres au profit du patrimoine de l'humanité.

Peut-être faut-il, dans une perspective historique plus modeste, rester lucide: les patrimoines morts sont voués à passer de mains en mains. Le Code de Hammourabi est vieux de 3800 ans; il a déjà changé plusieurs fois de propriétaire. Qui le possédera dans 3800 ans ? Existera-t-il encore ? La ville de Ninive a été plusieurs fois détruite, elle l'a été à nouveau, combien de fois le sera-t-elle encore ?

Une dernière question: la ressource est-elle inépuisable ? Ou bien nous trouvons-nous dans une situation analogue à cette de la bio-diversité, de l'épuisement des énergies fossiles, du réchauffement climatique ? Faut-il parler de la soutenabilité du patrimoine culturel mondial ? Serait-ce une question à poser à chacun d'entre nous, et pas seulement aux muséologues et autres spécialistes ?

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Published by hugues-interactions
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