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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 10:07

A la suite d'une rencontre de musées piémontais, les 21 et 22 mai 2011, à Pontebernardo, Valle Stura (Province de Cuneo, Piémont, Italie), j'ai essayé de faire une synthèse, très personnelle, des réflexions menées récemment dans divers pays européens, à l'occasion de ce que l'on appelle la crise économique et sociale mondiale. Ce texte est assez provocant, espérons qu'il provoquera des réactions, ou même des interactions.

 

 

Les musées locaux du futur

Réflexions

 

Un demi-siècle de changements accélérés

Commençons par un bref retour en arrière.

La période de l'après-seconde guerre mondiale a connu à la fois une accélération de l'histoire et des changements culturels, sociaux et économiques très brutaux qui ont entraîné en retour, dans les pays développés comme dans les pays dits "en voie de développement", des réactions spontanées, largement indépendantes des politiques publiques.

Parmi ces changements, qui ont été aussi souvent des ruptures, je mentionnerai, comme particulièrement significatifs, les décolonisations, la conquête des droits civiques et la résistance aux dictatures, la transformation et la désertification du monde rural, les crises industrielles successives, les migrations internes et externes et l'urbanisation incontrôlée, les révoltes de la jeunesse, la mondialisation.

Parmi les réactions émanant de la société elle-même et surtout de certaines catégories de personnes, issues principalement des nouvelles classes moyennes, on notera les manifestations conscientes ou inconscientes de nostalgie, de recherche de références et de recours au passé, considéré comme étant un ensemble de valeurs tangibles ou intangibles, c'est à dire le patrimoine, sous ses différentes formes.

Dans le même temps, s'est produite une prise de conscience de l'interdépendance entre le culturel et le naturel, entre l'être humain et son environnement, entre les exigences de consommation et les limites des ressources disponibles, qui constituent également un patrimoine, en grande partie non-renouvelable. Un paradoxe s'est révélé à cette occasion : le désir légitime de vivre mieux maintenant (la croissance) et le devoir de préserver les chances de nos descendants (la soutenabilité).

 

L'impact sur l'institution-musée

L'institution du musée, héritée d'un monde lent et relativement stable, a été tout naturellement choisie pour servir d'outil à l'identification, à la conservation et à la mise en valeur de ces différents patrimoines, aux côtés de quelques autres mesures relevant de l'autorité publique (monuments et sites classés, parcs naturels et réserves, listes du patrimoine mondial de l'Unesco). Le musée présentait l'avantage de pouvoir être créé facilement, par n'importe quel fondateur, un collectionneur, une association, un élu politique, une université. Cela a provoqué une explosion muséale à partir des années 60 et 70 du siècle passé. Ce mouvement s'est encore accéléré dans les années 80 et 90. Il y a aujourd'hui dans un pays comme la France à peu près autant de musées qu'il y en avait dans le monde entier il y a cinquante ans.

Plusieurs évènements apparemment non connectés sont intervenus en 1971 et 1972, qui ont changé le cours des choses dans le monde des musées et montré que même des professionnels réputés à juste titre "conservateurs" ou "curators" pouvaient comprendre que le monde changeait et que les modèles traditionnels ne suffisaient plus à répondre aux nouvelles attentes de la société. En l'espace de deux ans, nous avons vu :

- le mot "développement" ajouté à la définition officielle du musée de l'Icom (conférence générale de l'Icom, Grenoble, 1971)

- l'invention du mot "écomusée" pour signifier une nouvelle relation du musée à la nature et à l'environnement (1971), en préparation de la Conférence des Nations Unies à Stockholm en 1972

- la création au Creusot (1971-1972) d'un musée sans collections, appuyé sur un territoire, sur une population et sur les patrimoines locaux, une innovation destinée à devenir une référence internationale

- la Table-Ronde Unesco-Icom de Santiago du Chili, au cours de laquelle les plus grands muséologues d'Amérique Latine ont découvert la société qui les entourait et inventé le concept de "musée intégral"

Ces quatre évènements ont provoqué de façon tout à fait imprévue la naissance et l'expansion d'un mouvement appelé "Nouvelle Muséologie" qui a suscité la création d'une organisation appelée MINOM (Mouvement international pour la Nouvelle Muséologie) et la généralisation de deux termes aux définitions proches, l'écomusée et le musée communautaire. Plus généralement, il me semble que l'on peut – et que l'on devrait – distinguer les musées locaux qui ne sont pas centrés sur la conservations de collections "mortes", de ceux qui s'attachent essentiellement à une gestion participative du patrimoine communautaire et territorial. Une seconde distinction peut être faite entre les musées à finalités touristiques et ceux qui s'attachent surtout à servir d'abord la population locale. Enfin, on observe de plus en plus un critère majeur, celui de la relation entre le musée et les dynamiques locales du développement culturel, social et économique.

 

Aujourd'hui et demain : un contexte difficile

Nous assistons depuis plus de dix ans, en ce qui concerne les musées locaux, à un triple phénomène

- le vieillissement des institutions et, souvent, de leurs fondateurs,

- la rareté du volontariat et le coût croissant du fonctionnement,

- le désengagement progressif des administrations publiques.

En conséquence, dans la plupart des pays européens et même au delà[1], des musées ferment, ou vont être obligés de fermer ou prévoient de diminuer drastiquement leurs activités. Et cela alors que la création de nouveaux musées, centres d'interprétation, écomusées, centres d'art se poursuit. On peut se demander s'il ne s'agit pas d'une sorte de "bulle" qui est en train d'exploser, par analogie avec les bulles des nouvelles technologies ou de l'immobilier. Seulement, les conséquences sur le plan économique et social sont moins spectaculaires !

La crise économique mondiale, depuis 2008, a aggravé cette situation par les conséquences directes et indirectes qu'elle a sur les finances aussi bien publiques que privées, sur les fondations et sur les diverses formes de mécénat. 

Cette tendance à une désagrégation du réseau des musées locaux dans l'Europe de l'Ouest, paraît  irréversible dans de nombreux territoires. Outre les causes internes résumées ci-dessus, la pression des secteurs prioritaires, la santé, la sécurité, l'inclusion sociale, l'enfance et la dépendance du grand âge, le sport, se fait de plus en plus grande sur tous les acteurs publics comme privés et laisse peu de place à des activités considérées comme "gratuites" : elles ne sont en effet rentables ni économiquement ni électoralement. Le tourisme lui-même, qui justifie trop souvent les politiques patrimoniales publiques, privilégie les grands musées et les grands monuments ou sites, et les évènements les plus médiatiques, au détriment des institutions communautaires qui ont plutôt un rôle de proximité.

Jusqu'à maintenant, chaque musée s'est défendu seul, même si des rencontres périodiques de professionnels tiraient la sonnette d'alarme et lançaient des appels au secours. Mais ils le faisaient généralement au nom d'une argumentation de type culturel : le patrimoine est important pour l'identité des populations, les musées possèdent des collections d'une valeur scientifique exceptionnelle, ils jouent un rôle pédagogique auprès des publics scolaires, ils attirent les touristes, etc. Malheureusement, tout cela ne suffit pas à entraîner, de la part des financeurs publics ou des fondations, des choix favorables, ou des soutiens pérennes. Cela n'entraîne pas non plus une mobilisation des populations au profit de "leur" patrimoine, ou de "leur" musée.

Il me semble donc que, si nous croyons à la nécessité de politiques locales de valorisation du patrimoine et de promotion de l'institution muséale, nous devons changer d'approche et revenir à l'intuition géniale de la rencontre de Santiago, c'est à dire faire servir le patrimoine et le musée à la société et à son développement. Et le développement ici doit être compris comme l'amélioration (soutenable) de la qualité de la vie et du cadre de vie, ce qui implique la prise en compte et l'utilisation du patrimoine comme ressource du territoire et de la communauté.

 

Que faire ?

Il n'existe pas actuellement de réponse à cette question. Nous allons donc essayer d'imaginer quelques pistes, qui pourraient être discutées et explorées par des réseaux régionaux existants ou à créer, pour parvenir à des réalisations collectives concrètes et solidaires.

 

D'abord, un moratoire

La mesure la plus urgente est l'arrêt immédiat de la création de nouveaux musées. Créer un musée, c'est prendre la responsabilité de créer une institution pérenne, qui exige la mobilisation de ressources humaines et financières, indéfiniment renouvelables, qui se termine toujours par l'accumulation de collections et de documents qu'il faut gérer et conserver. Lorsque l'initiative en est prise par une personne ou un groupe de personnes (association par exemple), il arrivera un jour où les fondateurs ne seront pas remplacés, où il faudra faire appel à des financements publics, à un statut officiel de musée reconnu. Si l'initiative vient d'une municipalité ou d'une institution publique, l'arrivée d'une nouvelle équipe suite à des élections, ou un diminution des budgets annuels, ou encore le simple passage mal calculé d'une phase d'investissement aux exigences du fonctionnement normal suffiront souvent à rendre fragile, ou non-viable le musée, créé initialement dans l'enthousiasme.

Il faut donc stopper les initiatives irresponsables : si les musées d'art, d'histoire ou de sciences majeurs, situés dans des villes ou des sites importants, seront toujours viables, parce qu'ils représentent des trésors nationaux, ou même universels, qui font partie des priorités nationales, les musées locaux, quel que soit leur intérêt, n'ont pas cet avantage et peuvent facilement être négligés, fermés, détruits.

Le moratoire que je propose devrait être largement annoncé. Il serait complété par la recommandation faite à tous les amoureux du patrimoine de se regrouper autour des musées existants, et à ceux-ci de s'ouvrir à toutes les sollicitations et d'accueillir toutes les bonnes volontés.

 

Ensuite, un diagnostic

Les musées ne sont que la partie émergée et stérilisée de l'iceberg patrimonial. Les changements socio-économiques et socio-culturels, ou même les ruptures, qui les affectent ont également des conséquences sur l'ensemble des patrimoines, qu'il s'agisse des paysages, des constructions urbaines ou rurales, des traditions et des savoir-faire, des dialectes. Il me semble donc essentiel, et tout à fait urgent, de lancer, sur chaque territoire, une action d'évaluation, ou de diagnostic, de la situation du patrimoine et du ou des musées existants. Il s'agit à la fois d'un inventaire, d'un bilan des actions menées jusqu'à présent ou en cours, et d'une appréciation des opportunités et des risques pour l'avenir, proche et lointain.

Le diagnostic devra être participatif, et associer le plus grand nombre possible à la fois d'acteurs du patrimoine (propriétaires et usagers), de professionnels (muséologues, animateurs et scientifiques) et de responsables locaux (élus, associatifs, acteurs économiques). Il permettra, non seulement de faire un "état des lieux", mais aussi de connaître et de rassembler un premier groupe de personnes motivées et capables, à divers titres, de jouer un rôle dans une future stratégie patrimoniale.

Il faudra aussi confronter le diagnostic aux objectifs, aux pratiques et aux besoins du développement du territoire, afin de reconnaître les coopérations et les conflits possibles.

L'un de ses résultats pourra être d'abandonner certains musées ou certains projets, objectivement non-viables. On cherchera une ou des solutions, sans tomber dans l'acharnement thérapeutique

 

Enfin, une organisation

Chaque échelon de territoire, commune, espace intercommunal, département ou province, région, devrait se doter d'un dispositif de gouvernance du patrimoine, incluant non seulement les monuments et les sites, mais aussi tout le patrimoine diffus matériel et immatériel, les paysages et les institutions qui interviennent sur ce patrimoine (musées, bibliothèques, archives, centres culturels, parcs et réserves naturelles).

Ce dispositif doit associer étroitement, dans la conception comme dans la décision, les pouvoirs publics, la société civile et ses organisations.



[1]    Suède, Portugal, France, Italie, Japon, pour ne parler que des pays qui m'ont contacté à ce sujet.

 

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Published by hugues-interactions - dans Patrimoine et communautés
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