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23 novembre 2018 5 23 /11 /novembre /2018 16:26

Je suis depuis près de cinquante ans cette question de la restitution de leurs biens culturels à des peuples auxquels ils ont été pris dans le cadre de guerres coloniales, d'abus de pouvoir ou de trafics illicites. Depuis la déclaration d'Emmanuel Macron à Ouagadougou l'année dernière, le débat en Afrique, en France et dans plusieurs pays européens a pris une actualité nouvelle. Le rapport Savoy-Sarr, à peine rendu public, fait l'objet d'un traitement médiatique considérable dont j'ai pu lire quelques articles.

J'ai déjà dit ce que je pensais de cette question de restitution, et pas seulement pour le patrimoine africain: il ne s'agit pas d'un problème culturel, mais d'un problème politique, à traiter comme tel, par la loi et la diplomatie, sans se préoccuper des frilosités institutionnelles et des arguments techniques.

Mais quelque chose me frappe encore plus ces jours-ci et je voudrais essayer de qualifier plus clairement les biens culturels concernés (qu'il s'agisse d'ailleurs de l'Afrique ou des autres pays anciennement colonisés par les puissances européennes au cours des derniers siècles).

Les termes les plus généralement employés sont ceux d’œuvre ou d’œuvre d'art. Ils sont d'ailleurs parfaitement cohérents avec tout le discours sur les "arts primitifs", avec les catalogues ou les articles relatant des expositions permanentes ou temporaires de ces objets, avec l'histoire de l'invention de l'art "nègre" par de grands artistes du début du XX° siècle ou par de grands marchands et collectionneurs.

C'est à dire que, vu d'Europe et du point de vue des détenteurs de ces biens culturels, il s'agit de rendre des œuvres d'art, considérées comme telles par les européens et qui font partie du patrimoine européen. C'est à ce titre que ces biens sont inaliénables et protégés au sein des collections des musées, ou au titre de la propriété privée chez leurs collectionneurs.

Il me semble pourtant que pour les peuples anciennement colonisés, et donc en particulier pour les Africains d'aujourd'hui, que le caractère "artistique" au sens européen de ces biens n'est pas leur premier souci. Il en va de même pour leurs caractères scientifiques (ethnologiques, archéologiques). Un trône royal, décoré ou non, est d'abord un témoin historique, un symbole de souveraineté. Un masque rituel ou une statuette de jumeau peuvent être d'abord considérés comme ayant une valeur fonctionnelle, magique, spirituelle ou affective.

La restitution de tels biens ne peut donc pas être le retour d’œuvres appartenant juridiquement à un musée européen dans un autre musée du pays d'origine qui aurait un droit supérieur conféré par l'histoire de l'art, l'archéologie ou l'ethnologie.  Car cela entraînerait immédiatement une discussion absurde sur la capacité du musée récepteur de les "conserver" dans des conditions considérées comme acceptables par le musée de départ.

C'est - ou ce devrait être - le retour à un peuple (à travers l’État-nation qui le représente) de son patrimoine qui, lui, devrait être considéré comme inaliénable. Ce que ce peuple en fera n'a pas à être discuté ou jugé selon les normes de l'ancien colonisateur et n'a pas à être considéré dans des accords bilatéraux. De toute manière, les musées européens conserveront toujours les photos, les descriptions scientifiques, les copies holographiques ou en 3D, les fiches numérisées de ces biens qu'ils auront "perdus". Et ils pourront à loisir poursuivre leurs discours esthétisants et commenter les intuitions géniales des Apollinaire ou Picasso, qui ont été une autre facette de la colonisation.

Mais j'implore les journalistes, ou du moins ceux qui rendent compte de cette question, de cesser de parler sans cesse de restituer des œuvres d'art. L'histoire et les civilisations de l'Afrique ne peuvent pas se réduire au regard unidimensionnel que les Européens portent sur elles.

 

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commentaires

Ben 14/12/2018 14:43

Il faudrait quand même faire preuve d'une certaine naïveté pour croire que les États africains représentent tous leurs peuples. C'est sans doute le cas au Benin ou ailleurs mais certainement pas le cas ailleurs. Quel sens y a-t-il à restituer un objet sacré ou artistique, peu importe, à une dictature kleptocrate ?