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27 novembre 2020 5 27 /11 /novembre /2020 11:20

Depuis neuf mois, le monde des musées "communautaires" (écomusées, musées autochtones, musées de territoires, de minorités...) a connu un bouleversement considérable. Individuellement, chacun de ces musées s'est organisé pour servir sa communauté en tenant compte de la situation locale et des ressources offertes par le territoire, la population, le patrimoine, pour répondre aux besoins quotidiens, à l'éducation, aux loisirs, et pour mettre en mouvement, à travers confinements et dé-confinements, les savoirs, les initiatives, les solidarités.  Collectivement, l'utilisation intelligente et systématique des réseaux sociaux et des plateformes de communication a vu se créer des occasions de travail en commun, sans tenir compte du coût des voyages, du temps ou du décalage horaire. Des colloques nationaux ou internationaux, qui se seraient en temps normal tenus entre privilégiés et institutionnels, ont attiré, ont fait s'exprimer et se rencontrer visuellement des centaines de participants. Même les difficultés linguistiques de communication ont trouvé parfois des solutions inattendues.

Pendant ce temps, les musées traditionnels rencontraient eux aussi un bouleversement considérable. Ils connaissaient les mêmes difficultés que toutes les entreprises publiques ou privées soumises au marché et aux décisions de santé publique: fermeture administrative, mise au chômage du personnel, même scientifique, absence de tout ou partie du public et des ressources propres, interruption ou report des activités, maintien des frais de fonctionnement et parfois même baisse des subventions publiques et du mécénat. Certes des efforts ont été faits pour une valorisation numérique des collections et pour la création de nouveaux "produits", mais dans la dépendance de mesures de sécurité sanitaire peu adaptées à leur mode habituel de fonctionnement. Des musées vont même jusqu'à fermer définitivement leurs portes, tandis que d'autres, pour survivre, vendent des objets de leurs collections ou même licenciaient leur personnel de médiation ! Et cela dans le monde entier.

Comment en est-on arrivé à une telle différence de pratiques entre des musées qui collectent, conservent et présentent les trésors du patrimoine naturel et culturel des provinces, des pays et finalement de l'humanité, et des musées modestes, locaux, qui assurent la relation quotidienne des habitants avec leur patrimoine vivant? C'est probablement le résultat d'une longue évolution, dont j'avais perçu les premiers symptômes lors de la Conférence générale de l'ICOM en 1992, à Québec. A l'époque, on distinguait nettement le début d'une rupture entre les grands musées de collections, artistiques et scientifiques, dépendant de plus en plus de leurs publics et de leurs mécènes, et les petits musées enracinés dans des territoires dont ils voulaient servir le développement et les populations. Ce fossé s'est encore élargi et la situation actuelle le rend encore plus visible.

Les premiers, qui sont parfois des monstres institutionnels, dépendent entièrement de politiques publiques et de ressources de type commercial (billetterie, produits dérivés), tandis que les seconds, qui relèvent de la créativité locale, reposent essentiellement sur leur utilité sociale qui est reconnue par la population et par ses représentants-élus locaux (sinon ils n'existeraient plus). Les premiers doivent financer collections, bâtiments et expositions, les seconds utilisent le patrimoine local et en font la promotion, organisent des actions de proximité avec les moyens humains ou matériels disponibles. Les premiers sont perdus quand le tourisme de masse disparaît, les seconds inventent facilement de nouveaux moyens de communiquer entre voisins et peuvent s'endormir quelque temps, pour se réveiller dès que les gens recommencent à bouger.

Les petits musées communautaires des terroirs et des quartiers n'ont pas de leçons à donner aux musées métropolitains: ils ne sont pas de la même échelle et n'ont pas les mêmes responsabilités. Ils n'ont pas non plus de leçons à en recevoir. Mais un dialogue constructif pourrait s'engager, en ces temps de pandémie, pour faire circuler les idées entre ces deux mondes qui s'ignorent, au plan national comme au plan international. Le débat interne qui s'est engagé à l'ICOM sur la définition du musée est complètement dépassé: le musée idéal n'existe pas et les musées ne peuvent pas se couler dans un moule imposé par une organisation internationale ou des législations nationales. Par contre, chaque musée doit, ou devrait, définir ses propres objectifs, ses missions et ses moyens, en fonction des demandes de ses "propriétaires" et des besoins de ses "usagers".

L'exemple italien a montré qu'il était possible de distinguer, y compris législativement, les musées classiques de collections, appartenant aux villes, aux régions ou à l’État, des écomusées d'intérêt territorial, reconnus par les régions ou les provinces , remplissant des missions spécifiques et jouissant de modes de gouvernance également spécifiques. En Amérique Latine, les musées communautaires donnent à la culture et au patrimoine vivants des communautés une mission de conscientisation et de prise de responsabilité publique. Ailleurs ces musées d'un type particulier restent trop souvent marginaux, on pourrait même dire hérétiques, puisqu'ils n'obéissent pas strictement aux règles enseignées par les formations universitaires et par les groupements corporatistes.

En partie grâce à la pandémie, ils vont émerger dans leur spécificité, montrer non seulement leur résilience, mais surtout leur capacité d'inventer sans cesse des formules de gestion patrimoniale au service des territoires et des communautés. Ils ont montré leur capacité de fonctionner collaborativement en réseaux, en utilisant toutes les techniques et toutes les méthodes offertes par le monde moderne qui les entoure. Même s'ils ne sont pas reconnus publiquement, ils se reconnaîtront entre eux et progresseront ensemble.

 

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