Depuis quelque temps je suis amené, dans mes interventions sur le terrain ou dans des rencontres professionnelles, à
insister sur le fait que le patrimoine a trois publics, et non pas deux. Bien sûr, il appartient aux habitants et il intéresse les touristes. Mais il y a un autre public, ceux que j'appelle les
nouveaux habitants, ou les nouveaux résidents. Ceux-là ne possèdent pas le patrimoine local et ils ne le visitent pas par curiosité. Ce n'est pas le leur, ils ne le comprennent pas bien, et
pourtant ils vont vivre avec lui et au milieu de lui pendant quelque temps, ou pour toujours. Le fait de ne pas le partager marque leur différence, comme celui de ne pas parler la langue, ou le
dialecte, ou le patois local. C''est surtout le fait du patrimoine immatériel, de toutes ces choses non-dites qui se comprennent sans les exprimer, à condition de les avoir
héritées.
Et dans le même temps, ces nouveaux citoyens apportent avec eux des éléments de leur propre patrimoine, non seulement
des souvenirs et des images, photographiques ou mentales, mais des objets, des traditions, leur propre langue, leur religion, ses croyances et ses formes particulières. Et ils sont obligés de les
garder pour eux, chez eux, souvent de les cacher. Ils auront du mal à les transmettre à leurs enfants, encore plus à leurs petits enfants qui, pour la plupart, s'assimileront et finiront par
partager le patrimoine local, du moins en partie.
Je crois que toute politique locale du patrimoine devrait répondre à ces deux défis :
-
aider les nouveaux-venus à s'approprier autant que possible le patrimoine local, sans pour autant s'assimiler, ce
qui suppose que la population autochtone les y aide,
-
accepter d'intégrer des éléments du patrimoine « importé », même s'il apparaît très différent, voire même
peu compatible, pour en faire une composante d'un nouveau patrimoine « post-migratoire ».
Ceci est d'autant plus important que nous vivons en Europe et en France à un âge de mobilité, qui implique des chocs
culturels, sociaux et religieux. Sans un effort partagé, nous ne pouvons espérer que des ghettos plus ou moins volontaires, et la naissance de phénomènes de xénophobie, voire de racisme, qui
existent déjà.
Pour parvenir à trouver des solutions, des programmes, des méthodes, les musées, dans leur implication communautaire
(cela concerne ce que l'on appelle les écomusées, mais bien d'autres musées bien ancrés dans leur tissu social local) peuvent jouer un rôle essentiel de médiation, de reconnaissance d'une
diversité patrimoniale, comme il y a une diversité biologique ou culturelle.
Je viens d'apprendre deux projets intéressants. L'un est universitaire et de moyen terme, l'autre est beaucoup plus
empirique et ponctuel :
-
le programme européen de recherche MELA – European Museums in an age of migrations (2011-2015),
qui regroupe neuf institutions scientifiques autour du Politecnico de Milano (Italie, Danemark, Royaume Uni, France, Espagne). Voir http://www.mela-project.eu/
-
un colloque organisé par l'association française Génériques, qui se tiendra les 10 et 11 décembre 2012, à Paris,
sur « Le patrimoine de l’immigration en France et en Europe : enjeu social et
culturel ». Voir http://www.generiques.org/actu.php?id=658
Réfléchissons, sur nos propres terrains, à ces questions. Il s'agit encore
de faire pousser des racines pour le futur.